La robolution, un remède à une productivité en berne ?

Carte blanche Bernard Keppenne, Chief Economist CBC Banque

Jeudi 25 janvier 2018 — Alors que la croissance a clairement montré le bout de son nez, la productivité nous tourne le dos et ralentit. À croire que ce couple qui n’en est pourtant pas à sa première idylle bat de l’aile, un constat partagé par la Banque Mondiale dans ses dernières prévisions qui salue la croissance, mais pointe du doigt, dans le même temps, la productivité comme responsable du fait que la croissance du potentiel de production marque le pas.

Et si en réalité, croissance ou non, la productivité n’en avait toujours fait qu’à sa tête à l’aube d’une révolution que l’on nomme « robolution » attendue par beaucoup comme la solution? 

L’histoire s’y perd

Cette anomalie de faible productivité qui se marque plus particulièrement cette dernière décennie s’est pourtant déjà produite à plusieurs reprises. Remontant l’histoire, Robert J. Gordon, économiste à l’Université de Northwestern, distingue quatre grandes périodes depuis les années 1950.

Une première période, caractérisée par une croissance rapide de la productivité allant de 1950 à 1970, coïncide, d’une part, avec le boom économique soutenu par les reconstructions d’après-guerre et, d’autre part, avec des bouleversements importants dans l’agriculture s’ouvrant progressivement aux cultures intensives.
Une deuxième période est marquée par un ralentissement de la productivité qui s’étend de 1970 à 1995. Cette dernière est affectée par la hausse du prix du baril, les crises économiques et la montée du chômage avec un contexte de taux d’intérêt élevés.
Ensuite, de 1995 à 2004, nous avons connu une nouvelle phase d’accélération de la productivité grâce à l’arrivée d’internet, le développement des ordinateurs, les gsm, etc. Mais à nouveau, depuis une décennie, la productivité connait une sérieuse décélération. L’importante crise financière est évidemment en partie responsable d’une productivité qui semble n’avoir jamais vraiment su sur quel pied danser.

D’autres s’y sont cassé les dents

Pour Robert Gordon, les avancées technologiques n’engendrent pas, plus, ou pas encore de gains de productivité. Pour l’économiste, le fait, par exemple, de travailler sur un écran plat ne va en rien améliorer la productivité des employés d’une entreprise. Dans la même logique, le fait que le consommateur scanne lui-même ses produits en grande surface n’a pas non plus le moindre effet sur la productivité d’un secteur qui avait déjà développé la gestion des stocks, amélioré ses approvisionnements et rationnalisé son offre de produits en rayon.

Le recul des investissements est également visé dans la mesure où la productivité est influencée par deux facteurs, à savoir la main-d’œuvre d’une part et le capital de l’autre. Or, cet élément par la suite repris sous le vocable de stagnation séculaire, mis en avant par Alvin Hansen en 1937 pour expliquer la faiblesse des investissements, avait tiré la productivité vers le bas. Cette baisse des investissements peut s’expliquer pour deux raisons, d’une part parce que les entreprises ont d’abord fortement réduit leur endettement et, d’autre part, parce que comme les innovations ont moins d’impact les entreprises ont tendance à réduire leurs investissements.

Il nous faut aussi pointer l’impact du vieillissement de la population sur la productivité. Ce phénomène, même s’il n’est pas propre à la dernière période, permet d’expliquer que la productivité subit une érosion depuis un demi-siècle.

Enfin, on soulignera l’impact du manque de concurrence d’une part, mais aussi des entreprises qui survivent bon an mal an artificiellement avec les taux bas d’autre part. Ces derniers maintiendraient artificiellement en vie des entreprises qui affichent donc des productivités plus faibles et qui tirent la productivité générale vers le bas.

Une question de périmètre

À force de ne pas parvenir à saisir ce phénomène d’instabilité d’une productivité pourtant soumise à divers stimuli ces dernières années, et qui n’ont apporté qu’une réponse partielle, la question s’est posée d’adapter les instruments de mesure pour appréhender une « nouvelle » productivité.

Une récente étude de la Banque de France a mis en évidence que la productivité globale des facteurs - qui permet de mesurer l’efficacité de la combinaison du travail et du capital et donc l’accroissement de richesse autre que celui lié à l’utilisation du capital et du travail - est responsable d’environ la moitié de la croissance, mais aussi de son ralentissement. Cette anomalie n’est pas nouvelle puisque Abramovitz avançait, déjà en 1956, le concept de « mesure de notre ignorance » pour évoquer la productivité globale des facteurs.
Ainsi, en intégrant l’impact de l’électricité, les technologies de l’information et de la communication d’une part, et l’évolution du niveau moyen d’éducation et l’âge moyen des équipements d’autre part, la Banque de France, à travers son étude, a élargi le périmètre et réduit la part de notre ignorance.

À la robolution de s’y mesurer

L’équation demeure donc en partie inconnue et surtout nul n’est encore en mesure à ce jour d’expliquer ce recul de productivité depuis 2004. La révolution technologique et la crise ont clairement bouleversé les grands principes économiques et posent plus de questions qu’elles n’apportent de réponses. 

À l’aube d’une nouvelle ère qu’on appelle « robolution », gageons que ces nouveaux progrès technologiques soient tout de même le remède à une productivité faible et peu comprise. Car pour certains il faut laisser du temps à ces nouvelles technologies pour qu’elles fassent réellement ressentir leurs effets et pour reprendre la loi d’Amara, « nous avons tendance à surestimer l’incidence d’une nouvelle technologie à court terme et à la sous-estimer à long terme ».